Michel Mospinek, ancien directeur administratif de Sedan et ancien responsable administratif et financier de l’EA Guingamp, est membre de la cellule stratégique et de soutien des sélections martiniquaises depuis décembre 2021. Il s’exprime sur l’équipe de la Martinique.
Interview de Michel Mospinek :
La sélection de Martinique ne s’est pas qualifiée pour la Gold Cup 2025 après ses défaites face au Suriname en tour préliminaire. Une bien triste nouvelle…
« Oui, c’est une bien triste nouvelle. C’est une triste tournure parce que c’était l’objectif. Malheureusement, on n’y sera pas, c’est comme ça et ça fait partie du football. Parfois, il faut aussi savoir perdre. »
Quel bilan pouvez-vous faire de votre collaboration avec Marc Collat depuis 2022 ?
« Il faut savoir qu’il y a 25 joueurs professionnels européens qui ont obtenu leur première sélection sous Marc Collat. Ce n’est pas rien. Il y a eu 26 matchs joués en 3 ans. C’est à la fois peu et beaucoup. Il y a eu 7 matchs amicaux, parfois avec les professionnels, parfois sans, et 19 matchs officiels, parfois sur des cadences assez élevées. Je dirais que le bilan est assez positif, parce que Mario Bocaly a su maintenir la Martinique en Ligue A de la Ligue des Nations en 2020. Marc Collat, 3 fois consécutivement, a également pu maintenir la Martinique.
Il faut savoir qu’aujourd’hui, seulement 6 équipes ont joué les 4 éditions de la Ligue des Nations en Ligue A : les États-Unis, le Mexique, le Costa Rica, le Canada, le Panama et la Martinique. C’est énorme. Quand on dit ça, on a tout dit. »
Quelles sont les grandes difficultés lorsque qu’on travaille avec la sélection de Martinique ?
« La première difficulté me concerne, car elle est d’abord réglementaire. Le règlement FIFA oblige les clubs à libérer les joueurs sur les dates FIFA. Ce règlement ne s’applique pas pour la Martinique, qui est seulement affiliée à la Concacaf. Quand le coach souhaite des joueurs de National ou de National 2 qui évoluent dans des championnats qui jouent pendant les trêves internationales, c’est du coup très compliqué. Cela reste également compliqué avec des clubs de Ligue 2 qui craignent des blessures ou même qui n’ont pas forcément confiance dans le sérieux de la sélection. Tout ça rend les choses compliquées.
Les voyages également : on a mis 14h pour faire Suriname-Martinique en avion, en décollant de l’hôtel quelques heures après le match. Ça veut dire que la récupération est compliquée. Le Suriname choisit ses horaires, et ils mettent environ 3 heures pour faire Suriname-Martinique. Ça demande aussi d’anticiper les billets et les choix sportifs du coach 3 mois avant les rassemblements. On ne se rend pas compte, mais on est obligé de faire une pré-liste très serrée bien en amont.
Il y a une autre difficulté aussi : on a joué 3 matchs amicaux avec les joueurs professionnels en 3 ans. C’est aussi peu. On est obligés de se faire inviter pour des raisons financières, et c’est compliqué de trouver des sélections qui acceptent de nous inviter parce qu’on n’est pas FIFA et qu’on ne leur rapporte pas de points FIFA. Il faut savoir que les fédérations recherchent des matchs amicaux, notamment pour monter au classement FIFA. »
Quels sont les arguments des joueurs pros qui refusent de venir jouer avec les Matinino ?
« Ça m’embête toujours de parler des joueurs qui refusent de venir. À partir du moment où ils ne sont pas là, ils ne sont pas là, et je préfère me concentrer sur ceux qui acceptent de venir. Certains sont francs, ils me disent qu’ils ne sont pas intéressés. Je ne cherche pas à savoir, c’est leur choix. Ils ont des raisons qui leur appartiennent. J’ai toujours respecté ça parce qu’ils sont honnêtes. Au moins, on gagne du temps, le staff gagne du temps, tout le monde gagne du temps, et tant mieux.
D’autres priorisent le temps de jeu en club. Ce sont leurs employeurs et c’est leur carrière personnelle, ça peut parfois se comprendre. Après, j’entends des arguments que je n’accepte pas et le staff non plus. Certains me disent : ‘Je viendrai à la fin de ma carrière, quand je n’aurai plus de club.’ Non, la sélection n’est pas le Club Med, ce n’est pas les vacances. On fait un travail pour crédibiliser cette sélection et pour gagner des matchs. Il ne faut surtout pas penser qu’on est là pour profiter du bon temps. »
Pourquoi nos joueurs pros chez les Matinino acceptent-ils de venir jouer avec la sélection de Martinique ?
« C’est l’envie de défendre leur drapeau, leur île, leur peuple, leur origine. De mettre le drapeau sur l’échiquier international aussi. En Amérique notamment, mais aussi en Europe, comme ce fut le cas il y a un an aux Pays-Bas. Certes, il y a des joueurs qui ont envie mais qui ont des réticences. Parfois, il y a des agents qui ne sont pas forcément pour et ils sont forcément influencés. Je n’essaie pas de convaincre absolument, ça se fait si je sens qu’il y a quand même une envie. Mais, avec le temps, les bons résultats, le staff technique, l’organisation, ce sont de plus en plus les joueurs qui nous appellent. Il y a le bouche à oreille qui fonctionne. C’est vrai que c’est là où on se rend compte que la sélection a aussi franchi un cap. Je ne vais pas parler avant décembre 2021. Je n’y étais pas. Mais entre mes premiers appels en 2022 et la fin 2024, notamment lors de la victoire contre la Guadeloupe, on m’appelle plus souvent que l’inverse. »
La sélection de Martinique doit progresser à quels niveaux selon vous ?
« Progresser ? Moi, je dirais plutôt maintenir le niveau d’exigence qu’on s’est fixé. Et, je ne parle pas football, je ne parle pas terrain… Je vais parler organisationnel, logistique… Arriver à un niveau, c’est toujours facile. Vous pouvez le faire. Mais, le maintenir, c’est très compliqué parce qu’il faut maintenir une forme de pression. Tout est milimétré et on a peu de jours. La moindre poussière dans les rouages peut avoir des conséquences importantes.
Les déplacements ? On est sur du niveau Ligue 1 et peut-être même pire, parce qu’on est sur des déplacements sur plusieurs milliers de kilomètres, des déplacements à l’étranger, avec des obligations administratives qui n’existent pas. Certes, en Ligue 1, ils voyagent tous en charter, mais en Ligue 2 ou en National, il y a des voyages qui se font sur des vols commerciaux. Mais, on est vraiment au-dessus de ça. Je vais même parler des protocoles que je ne gère pas. Je vais parler plutôt pour le Team Manager, le chef de délégation ou même le staff médical, on est sur des protocoles d’avant-match qui sont plus lourds qu’en Ligue 1, avec des amendes bien plus lourdes en Ligue 1 et pourtant on ne perçoit pas de droit télé en face. J’ai participé aux Jeux Olympiques sur la partie organisationnelle. On est sur quelque chose de vraiment similaire. »
Comment percevez-vous le football martiniquais masculin, féminin et jeunes par rapport au football européen ? Notamment administrativement et financièrement…
« Ce n’est pas évident pour moi parce que je suis déjà de l’intérieur. Il y avait certaines notions que j’avais même avant d’intégrer la sélection. Par contre, ce qui me surprend depuis 3 ans, avec mon entourage footballistique et professionnel en métropole, c’est la méconnaissance. Les gens autour de moi dans le football sont surpris. Personne ne connaît les inconvénients qu’on ne soit pas FIFA. D’ailleurs, quand je parle avec même nos adversaires, que ce soit le Suriname, le Guatemala, ils ne sont même pas au courant que les textes FIFA ne soient pas applicables. C’est le cas aussi en métropole. Je leur disais : ‘imaginez que la Ligue de Méditerranée, qui a l’habitude d’organiser des matchs de R1, R2, R3 et de coupes régionales, doit organiser des matchs à l’extérieur en Azerbaïdjan ou même à domicile contre l’Irlande dans un stade où elle n’a pas la gestion.’ Et là, tout de suite, effectivement, ils se rendent compte de la tâche à accomplir par la Ligue de devoir switcher avec un quotidien d’une ligue régionale comme en métropole et des périodes internationales. Il y a vraiment un fossé et parfois, ce n’est pas évident. Je leur donne un autre exemple aussi. Certains sont surpris qu’on ait une sélection en disant que la Martinique est pourtant un territoire français. Je leur dis que le champion de R1 de Martinique a le droit de participer à la N3 ? Et là, ils me disent : ‘Ah non, il y a 8 000 km, c’est compliqué.’ Donc, ça vous dérange qu’il y ait 8 000 km, mais inversement ça vous dérange aussi que la Martinique puisse évoluer sur son territoire géographique, c’est-à-dire l’Amérique. J’essaie d’être pédagogue, mais ce n’est pas forcément évident. »
Avec les sélections masculines et féminines, s’il fallait retenir du positif quels seraient ces souvenirs ?
« Avant de parler de souvenirs de football, moi je parlerai d’une aventure humaine incroyable. Je ne vais pas galvauder mes mots lorsque je dis que la sélection est principalement composée de mecs en or. Que ce soit chez les joueurs, dans le staff, ou ailleurs. Mon plus beau souvenir, je dirais que c’est la Gold Cup 2023. On a passé un mois ensemble et c’est quand même mon plus beau souvenir avec la Martinique mais aussi mon plus beau souvenir sur mes 12 ans de football cumulé. Il y a aussi de belles rencontres. Beaucoup pensent que je connaissais Marc Collat avant la sélection. Moi, je l’ai rencontré pour la première fois en Martinique, en décembre 2021 lorsqu’il a été officiellement présenté ici. J’ai aussi découvert une île, un territoire, des gens incroyables qui m’ont fait confiance sans me connaître auparavant. Cela s’est fait sur le feeling. Je remercie d’ailleurs Samuel Pereau, puisque je l’ai appelé comme ça, sans le connaître. J’ai pu rencontrer d’autres personnes aussi qui m’ont fait confiance. Il y a vraiment que du positif. C’est une aventure incroyable. »
Michel Mospinek, vous avez actuellement 42 ans, qu’est-ce que la Martinique vous apporte aujourd’hui dans votre carrière ?
« C’est une très bonne question. J’essaie d’apporter ma pierre à l’édifice. Mais, c’est vrai que les Matinino et la Martinique me l’ont très bien rendu. D’abord, comme je viens de le dire, ce sont des souvenirs incroyables, qui vont au-delà du football et ça n’a pas de prix. Ensuite, sur le plan opérationnel, j’ai beaucoup appris. J’ai appris sur un domaine que je voyais très peu dans mes missions qui étaient très administratives. Moi, je n’ai pas peur de le dire, c’est en grande partie grâce à l’expérience que j’ai eue avec la Martinique sur le terrain que j’ai pu non seulement obtenir un poste en tant que Régional Team Services Coordinator pour les Jeux Olympiques, notamment sur le site de Marseille. De pouvoir mener à bien cette mission aux JO m’a grandement aidé. Je vais finir par dire que c’est aussi un rêve d’enfant. Quand j’étais petit, ma passion du foot est surtout liée à l’aspect universel du football. Que vous soyez sur l’île de Pâques, au Groenland, à New York ou n’importe où dans le monde, vous mettez des enfants autour d’un ballon, peu importe leur religion, leur culture, leur langue, leurs origines, le football rassemble des gens et ce sont des choses que, dans le football professionnel, je n’avais pas encore pu voir. Je l’ai vu à travers ces 3 ans avec la sélection de Martinique. »
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