Gouvernance de la FIFA, développement du football caribéen, investissements et avenir de la Martinique : Maurice Victoire livre son regard sur les enjeux qui attendent le football martiniquais et caribéen.

Interview de Maurice Victoire :

En tant que membre du Conseil exécutif de la Concacaf, et de l’UFC, quel regard portez-vous sur la situation actuelle autour de Gianni Infantino et sur les tensions entre le président de la FIFA et plusieurs confédérations, dont la Concacaf ?

À l’issue de la dernière Coupe du monde, le président Gianni Infantino, a présenté aux 211 membres affiliés à la FIFA un projet de privatisation (FIFA Foward Entreprise) visant à ouvrir le capital de la filiale commerciale à des investisseurs privés.

Cette initiative concernait notamment des actifs majeurs tels que les droits liés à la Coupe du monde, avec pour objectif affiché de dégager des ressources financières supplémentaires au bénéfice de l’ensemble des fédérations.

Toutefois, cette proposition a suscité de nombreuses interrogations et réserves au sein de plusieurs confédérations, notamment de la Concacaf, de l’UEFA et de la Confédération asiatique de football.

Ces organisations ont estimé qu’un projet d’une telle ampleur, susceptible d’engager l’avenir et la gouvernance du football mondial, aurait dû faire l’objet d’échanges approfondis et d’une concertation préalable au sein des instances concernées avant d’être soumis aux associations membres.

Face à ces objections, le projet a été retiré afin d’être réexaminé par le Conseil de la FIFA. Les tensions observées trouvent principalement leur origine dans des divergences de méthode plutôt que dans une opposition de principe aux objectifs poursuivis.

Certaines ont fait savoir que, les réformes stratégiques touchant aux actifs fondamentaux du football mondial doivent impérativement être débattues en profondeur, dans un esprit de transparence, de collégialité et de gouvernance partagée. C’est à cette condition que peuvent être préservées la confiance entre les différentes composantes de la FIFA et la légitimité des décisions prises dans l’intérêt du football mondial.

Au sein de la Concacaf, les fédérations caribéennes partagent-elles une position commune concernant la gouvernance de Gianni Infantino ou existe-t-il des divergences entre les différents territoires ?

Les fédérations caribéennes ne défendent pas nécessairement une position uniforme sur cette question.

À cet égard, une réunion s’est tenue à Saint-Domingue en présence du président de la FIFA, Gianni Infantino. À cette occasion, les échanges ont permis d’apporter des éclaircissements sur les objectifs et les modalités du projet. À l’issue de cette rencontre, une majorité des fédérations présentes s’est montrée favorable à l’idée d’une reprise des discussions autour de cette proposition.

Cette situation illustre la diversité des sensibilités au sein de la région caribéenne. Si certaines fédérations demeurent attachées à un débat approfondi sur les questions de gouvernance et de processus décisionnel, d’autres privilégient avant tout les perspectives de développement que pourraient offrir de nouvelles ressources financières. Ces différences d’appréciation sont légitimes et reflètent les réalités ainsi que les besoins parfois différents des territoires de notre zone.

Quelle est votre position personnelle sur ce sujet ?

Comme j’aime à le rappeler, « LE PLUS GRAND RISQUE EST DE NE PRENDRE AUCUN RISQUE ».

À titre personnel, je comprends la volonté portée par ce projet, car elle s’inscrit dans une logique de développement du football mondial, et plus particulièrement de soutien aux territoires qui, comme les nôtres, demeurent confrontés à d’importants défis structurels. Les ressources supplémentaires envisagées pourraient contribuer au financement de programmes de formation, à la création de nouvelles infrastructures sportives et à l’aménagement de terrains de jeu indispensables à la pratique du football.

Dans de nombreuses régions éloignées des grands centres de décision, nous souffrons encore d’un manque d’accompagnement et d’investissements adaptés à nos réalités. Or, le développement durable du football passe nécessairement par un renforcement des moyens mis à la disposition des fédérations les plus fragiles.

Par ailleurs, plusieurs pays de notre zone font face à une forte concurrence d’autres disciplines sportives historiquement implantées. Dans certains territoires, le cricket occupe une place prépondérante, tandis que dans d’autres, le baseball constitue le sport de référence. Dans ce contexte, il est essentiel que le football dispose d’infrastructures modernes et suffisantes pour continuer à attirer les jeunes générations et accompagner la progression des pratiquants.

Cela étant, si je suis favorable à toute initiative susceptible de renforcer le développement de nos fédérations, je considère également qu’un projet d’une telle importance doit être examiné avec rigueur, transparence et dans le cadre d’une concertation approfondie entre l’ensemble des parties prenantes. L’ambition de développement est légitime.

Gianni Infantino propose désormais une consultation des fédérations et un examen indépendant de la gouvernance de la FIFA. Quelles évolutions concrètes souhaiteriez-vous voir dans le fonctionnement de l’instance internationale ?

Je suis toujours favorable à un processus transparent et consultatif avec les membres afin de déterminer la meilleure voie à suivre pour le football. Néanmoins, en tant que membre non affilié à la FIFA, cette question est délicate pour nous, puisque nous n’évoluons pas sous l’égide de la FIFA. Personnellement, je souhaiterais une meilleure reconnaissance des membres non affiliés à la FIFA, qui participent aux mêmes compétitions régionales que les membres de la FIFA. Ce déséquilibre de ressources creuse l’écart de développement entre nous, et j’espère que la FIFA en tiendra davantage compte à l’avenir, je continuerai à militer pour cela. N’oublions pas non plus que la FIFA accorde d’importantes ressources aux confédérations, qui à leur tour soutiennent nos compétitions locales et nous permettent d’y participer.

Alors que Gianni Infantino envisage de briguer un nouveau mandat en mars 2027, quelles pourraient être les conséquences de sa réélection sur le football caribéen, voire sur le football martiniquais ?

Pour ce qui est du football caribéen, je suis convaincu que l’avenir s’annonce particulièrement prometteur. Il convient de reconnaître le travail considérable accompli par les instances de la FIFA, notamment dans un contexte marqué par les conséquences du « FIFA Gate », qui avait profondément ébranlé la crédibilité de l’institution.

Depuis lors, de nombreuses avancées ont été enregistrées : l’augmentation substantielle des financements du programme FIFA Forward, la mise en œuvre de réformes structurelles, l’élargissement des compétitions internationales permettant à de nouvelles nations de s’illustrer sur la scène mondiale, la généralisation de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR), ou encore le développement du projet « FIFA Arena » visant à créer des mini-terrains dans les zones rurales afin de favoriser la pratique du football de base. Autant d’initiatives qui témoignent d’une réelle volonté de démocratiser et de développer notre discipline à travers le monde.

S’agissant de la Caraïbe, les perspectives sont encourageantes. Sous l’impulsion de la FIFA et de la Concacaf, les dirigeants du football régional s’appuient désormais sur un principe essentiel : celui de la bonne gouvernance.

Aujourd’hui, la gestion du football moderne exige des compétences, une vision stratégique, de la rigueur, de la transparence et la capacité à savoir déléguer aux personnes les plus qualifiées. Un dirigeant ne peut plus prétendre maîtriser seul l’ensemble des domaines qui composent le football moderne. Il doit savoir s’entourer, faire confiance à ses équipes et valoriser les expertises de chacun au service d’un projet collectif.

Les décisions ne peuvent plus être prises de manière approximative ni dictées par le favoritisme ou des considérations personnelles. Elles doivent s’appuyer sur des critères constructifs, des analyses approfondies, des objectifs clairement définis et une parfaite maîtrise des enjeux sportifs, financiers et institutionnels.

Pour le football de nos territoires, notamment en Martinique et plus largement en Guadeloupe et en Guyane, je pense qu’une collaboration plus étroite avec la Fédération Française de Football et la FIFA serait nécessaire. Le développement du sport ne peut se faire sans moyens financiers adaptés, sans infrastructures de qualité et sans un soutien institutionnel durable. Il est également indispensable que les responsables politiques prennent pleinement conscience des enjeux liés au sport.

Au-delà de l’aspect compétitif, le football constitue un formidable outil d’éducation, d’intégration sociale et d’épanouissement personnel. Pour beaucoup de jeunes, il représente une véritable opportunité de construction, d’encadrement et d’espoir. Investir dans le sport, c’est investir dans notre jeunesse, dans la cohésion sociale et, plus largement, dans l’avenir de notre société.

Aujourd’hui, les perspectives de développement du football martiniquais et caribéen sont-elles encourageantes ?

Je le crois sincèrement.

Je pense notamment au “Programme de développement des talents” (TDS), porté par Arsène Wenger, ainsi qu’au programme « Talent Coach », qui ont déjà démontré leur pertinence dans de nombreuses fédérations à travers le monde. Ces dispositifs permettent d’identifier, d’accompagner et de structurer la formation des jeunes joueurs et joueuses, tout en renforçant les compétences des éducateurs et des cadres techniques. Il serait regrettable que la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane et plus largement la Caraïbe demeurent à l’écart de cette dynamique mondiale.

Nous ne devons pas être les oubliés du développement du football mondial. Nos territoires sont des terres de talents. Depuis des générations, ils produisent des joueurs, des éducateurs et des dirigeants de grande qualité. Notre défi consiste désormais à créer un environnement capable d’accompagner ce potentiel jusqu’à son plus haut niveau d’expression.

Enfin, je crois indispensable d’engager une véritable professionnalisation de notre amateurisme. Cela concerne les dirigeants, les cadres administratifs, les éducateurs, les arbitres et l’ensemble des acteurs de notre écosystème. Le football moderne évolue à une vitesse considérable et impose des exigences toujours plus élevées en matière de gouvernance, de gestion, de formation et de performance.

Si nous parvenons à conjuguer accompagnement institutionnel, vision stratégique, bonne gouvernance et développement des compétences, alors je suis convaincu que le football martiniquais aura toutes les cartes en main pour franchir un nouveau cap et occuper la place qu’il mérite au sein du football international.

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