Interview avec Edwige Lemar, entraîneur de l’Etoile de l’Ouest de Pointe-Noire et père de Thomas Lemar joueur à l’AS Monaco.

 

 

La Guadeloupe est réputée pour former de grands champions comme Angloma, Thuram, et Thomas Lemar aujourd’hui.

 

A votre avis, pourquoi la Guadeloupe est très bonne dans la formation?

« Je répondrai en deux points. Le premier point, vous avez parlé de joueurs à carrière extraordinaire que sont Angloma et Thuram, il faut savoir que les approches sont différentes par rapport à celle de Thomas. Ce sont quand même des joueurs qui ont eu un cursus particulier. Angloma est parti très tard de la Guadeloupe et Thuram est parti très jeune de la Guadeloupe pour le centre de formation de Monaco.

Thomas, lui, c’est la formation pour les jeunes d’aujourd’hui, il est passé par le pôle espoir. Aujourd’hui depuis un certain nombre d’années, nous avons un pôle espoir avec une section spéciale football en Guadeloupe. Les meilleurs joueurs du département sont recrutés au sein de cette section. Il y avait déjà à l’époque de Thomas une formation très complète: Du lundi au vendredi, des séances d’environ 1h30 à 2h par jour, pour pouvoir progresser sur le plan technique, tactique, et physique. Donc, voilà un petit peu aujourd’hui pourquoi la Guadeloupe arrive à sortir quelques joueurs de talent. En fin de compte, chaque année tous les clubs sont invités à proposer un certain nombre de joueurs, trois ou quatre, afin que ces joueurs-là passent des tests d’entrée au pôle espoir de la Guadeloupe. »

Qu’est-ce que les éducateurs travaillent le plus avec les jeunes en Guadeloupe?

« Il y a deux aspects. Au sein des clubs, il y a un accent particulier qui est mis sur la technique puisque aujourd’hui je pense intérieurement que nous, Antillais, nous avons un potentiel athlétique déjà suffisant, qui mérite d’être travaillé, mais nous avons des qualités premières: La vitesse, la puissance… sont déjà innées. Donc il faut surtout mettre l’accent sur la technique du joueur parce que c’est là où se font les différences dans tout ce qui concerne les enchaînements. C’est ce qui fait que les jeunes qui rentrent au pôle espoir travaillent cet aspect-là. Ce dernier est mis en pratique de manière beaucoup plus conforme dans la mesure où ils s’entraînent plus souvent que les autres avec un effectif de qualité. Il faut savoir que dans les clubs, on a dans les effectifs des joueurs de qualité différente et il faut arriver à faire en sorte que tout le monde progresse. C’est un petit peu plus difficile. Alors qu’au pôle, on est dans un niveau sensiblement pareil. C’est plus facile de pouvoir travailler de manière beaucoup plus sereine. Et puis au pôle on a un effectif régulier car les jeunes s’entraînent tous les jours. Lorsqu’ils ne s’entraînent pas c’est lorsqu’ils sont blessés. En club on a des obligations familiales par exemple… Donc la progression est beaucoup plus lente que dans le pôle. »

Comment les recruteurs arrivent à voir qu’un joueur a un profil intéressant?

« La détection ne se fait pas en une journée en fin de compte. A moins qu’il y ait une exception la veille ou l’avant-veille, vous savez que dans le pôle espoir vous êtes censés avoir les meilleurs joueurs d’une génération. Donc il est très facile pour les recruteurs de venir et demander où se trouve le pôle espoir de formation de la Guadeloupe et d’aller voir les gamins à fort potentiel. Généralement au bout de 10-15 minutes vous voyez déjà  quelque chose qui se dégage des autres. Effectivement ça nécessite quand même confirmation. Elle se fait soit sur d’autres observations soit sur des temps de jeu dans des matchs en compétition. C’est là où on voit si un joueur a un fort potentiel pour aller plus loin. Le parcours est très long et très difficile. » 

Avec Thomas, quelles ont été ses qualités premières avant même qu’il ne parte en France?

« Sans vouloir vanter les qualités de Thomas, il a une particularité qu’il démontre encore aujourd’hui, c’est que techniquement il n’a aucun problème. Dès sa plus tendre enfance, le ballon ne lui a jamais posé de soucis et il a toujours su le maîtriser au mieux. Donc c’est déjà très important pour un joueur de ne pas se soucier de savoir que faire avec le ballon avant qu’il n’arrive. Lorsqu’on sait déjà qu’est-ce qu’on va faire avec, on a déjà gagné beaucoup de temps. Donc Thomas n’avait qu’à développer cet aspect tactique et  l’aspect physique. Malgré son petit gabarit, déjà très jeune, il avait une vitesse maximale aérobie très développée. Mais Thomas a eu surtout des qualités techniques très importantes dès le départ. C’est là dessus qu’il a construit son cursus. » 

Où Thomas a le plus progressé, en Guadeloupe ou en France?

« Il a progressé dans tous les aspects qu’il a eu dans son parcours. Thomas a progressé dans son club formateur qui est la solidarité scolaire à Baie-Mahault. Il a progressé sur le plan tactique et technique voire physique lorsqu’il est passé au pôle espoir (CREPS).

Bien entendu, il a progressé dans son cursus au centre de formation de Caen où là il était confronté à des joueurs qui étaient supérieurs au départ puisque les championnats ne sont pas les mêmes. Donc tout son parcours a été jalonné de progressions et c’est ce qui est le cas aujourd’hui. C’est un jeune joueur de 21 ans qui doit progresser encore dans d’autres domaines tels que sa concentration, sa finition, parce que Thomas peut marquer plus de buts… Il doit progresser sur le replacement tactique. Donc il y a beaucoup de choses à travailler avec ce joueur de qualité. »

D’après toi, est-ce qu’il restera à Monaco?

« C’est une très bonne question à laquelle moi-même je ne peux pas répondre… J’ai des éléments en ma faveur. Le Mercato est bientôt terminé. J’ai quelques informations que je garde pour moi. »

Comment juges-tu le niveau du football guadeloupéen et sa formation?

« Le niveau du football guadeloupéen est aujourd’hui ce qu’il est, il y a beaucoup de travail à faire notamment sur le plan qualitatif. Je pense que les éducateurs et les entraîneurs aujourd’hui s’attellent à faire en sorte que leur équipe joue bien et aussi quelles soient performantes. Ce n’est pas toujours facile car le milieu amateur est très différent du milieu professionnel. Les jeunes joueurs et les joueurs expérimentés doivent faire face aux contraintes de la vie de tous les jours. On ne peut pas avoir à disposition le même type de joueur qu’on peut avoir dans le milieu professionnel parce que le joueur a aussi ses propres entraves: Disponible ou pas. Il a envie ou il n’a pas envie…

Mais la formation est très correcte dans les clubs. Il y a toujours moyen de faire mieux mais après c’est difficile à cause de la disponibilité des joueurs et des éducateurs. Ce n’est pas toujours facile à obtenir. Je pense que tout éducateur aimerait passer plus de temps à former et à faire travailler les jeunes dont il a la charge. Mais il y a aussi la vie de tous les jours qui prend le dessus et ce n’est pas toujours évident. Donc moi je tire toujours mon chapeau aux éducateurs chez les jeunes mais aussi chez les séniors qui donnent de leur temps car ce n’est pas toujours facile. Ils se battent tous les jours pour pouvoir permettre que le sport que nous pratiquons et que nous aimons soit encore bien coté au niveau régional aussi bien en Guadeloupe qu’en Martinique. »

Intégrer la FIFA serait-ce important afin de dégager plus de fond et donc élever le niveau?

« Je ne veux pas me lancer dans ce débat de savoir s’il faut intégrer la FIFA ou pas. Mais je pense qu’il y a un aspect fondamental qui est la base de tout. Il faut savoir, voir, et connaître les conditions d’entraînement des jeunes, quelles sont les conditions de travail des équipes séniors sur le terrain d’entraînement, et quelles sont les conditions d’évolution lors de la compétition. On se retrouve sur les 3 critères que je viens d’énumérer. Le matériel de travail n’est pas toujours adéquat voire pas adéquat du tout. Donc les terrains sont aussi facteurs de non progression du jeu. Lorsqu’on a des surfaces adaptées, on voit tout de suite que la qualité peut être là. Je resterai sur ces points-là. Il faudrait développer. Avoir des terrains et des installations qui soient bien meilleurs de ce qu’on a aujourd’hui. »

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Enfin, qu’est-ce que le père Lemar conseillerait à son fils aujourd’hui?

« Il y a plusieurs axes: Faire ce qu’il faut aujourd’hui c’est-à-dire faire son métier du mieux possible. D’avoir cette conscience professionnelle. On sait lui et moi que pour rester au plus haut niveau il faut être performant. Il faut faire des sacrifices, il le sait et nous l’accompagnons là-dessus. Tout ce que je peux lui souhaiter c’est de faire une très belle carrière. Elle est déjà bien commencée. Mettre le pied à l’étrier c’est une chose, pouvoir continuer à chevaucher sa monture s’en est encore une autre. Pouvoir faire plaisir à tout le peuple Antillais Guadeloupe / Martinique, je ne fais pas de distinction. Donc continuer à faire plaisir, continuer à faire grandir sa notoriété et de continuer à rester ce qu’il est aujourd’hui. Un jeune homme humble qui pense à travailler avant tout. »