Voici une interview de Jocelyn Germe, l’affable conseiller technique de football de la Martinique.

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Texte :

En Martinique, tu es conseiller technique de football. En occupant cette fonction, qu’est-ce qu’on fait au quotidien? Quelles sont tes missions ? 

« Le conseiller technique est un cadre supérieur du ministère de la jeunesse et des sports qui est mis à disposition de la Fédération Française de Football et de la Ligue de Football de la Martinique. Donc, dans le cadre de mes missions, je suis chargé du développement, de l’accompagnement et de l’expertise de l’activité football. Précisément, auprès de la Fédération Française et de la Ligue de Football, je fais de la formation d’éducateurs. Je fais de la formation de joueurs. Je m’occupe de la détection des joueurs et du développement de la pratique sportive. C’est-à-dire, la pratique du  football dans les écoles, le football dans les écoles de football, dans les clubs et aussi les pratiques diversifiées comme le Beach Soccer ou le futsal, la pratique féminine et les pratiques de football loisir. Donc, dans le cadre du projet technique de la Ligue de Football de la Martinique, je suis chargé d’animer tous ces différents dispositifs.

Pour jeunesse et sport, j’ai des missions d’expertise et d’accompagnement des directives ministérielles. Comme la lutte contre le dopage ou encore le recensement d’équipement ou de la pratique sportive puisqu’il y a quelques fois des textes de loi qui sortent à la faveur des différentes actions du ministère. 

S’agissant de la  formation d’entraîneur, il y a toute une architecture. Il y a tout un cursus de formation pour devenir entraîneur des jeunes, des adolescents, ou des séniors.  Cette formation permet ensuite de recevoir un diplôme. Moi, je fais de la formation continue. Les entraîneurs qui ont reçu leur diplôme il y a 20 ans, s’il n’y a pas d’entretien, ne seront pas au fait des évolutions des méthodes d’entraînement de football. Ils seront dépassés ! Donc il y a ce qu’on appelle un recyclage obligatoire. Et je suis chargé d’apporter un certain nombre d’observation en relation avec l’évolution du football à la suite de grands évènements (Coupe du Monde, Coupe d’Europe) où il y a des analyses qui sont faites et donc je suis chargé d’apporter le fuit des différentes réflexions aux éducateurs pour qu’ils puissent répondre aux préoccupations du terrain. »   

 

Quels sont les avantages et les inconvénients de ton métier ?

« Son métier ? On en devient esclave. C’est une passion donc on y est tout le temps. Il faut savoir quelques fois sortir un peu la tête du guidon pour pouvoir se réserver un temps de vie sociale. Quant tu assistes à un match qui est un loisir pour toi, un match de Coupe d’Europe, de Coupe du Monde ou autre à la télévision voire de la sélection de la Martinique… Moi je suis au travail ! Parce que, je peux être appelé pour faire une analyse de cette rencontre. Je peux être interpellé par la presse, ou par un entraîneur, et je me dois d’apporter une réponse réfléchie en rapport avec ce qu’on a vu. On est constamment en éveil. C’est une forme de veille footballistique parce que cela veut dire que tu es la référence. Et ça suppose qu’on soit particulièrement exigent pour être au fait des choses et puis qu’on sache faire preuve d’empathie. Le football c’est de 7 à 77 ans. Il faut pouvoir apporter des réponses à tout un chacun… Car on est une référence ! »    

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Tu t’occupes de la formation et de la détection notamment… En Martinique, dans les sélections jeunes masculines et féminines, est-ce qu’il y a des joueurs intéressants ?

« Alors, il faut bien faire la distinction entre détection et sélection. Quand on détecte, cela veut dire qu’on est capable d’identifier des aptitudes, des qualités, et surtout du talent chez un jeune. Mais le talent qu’on a identifié chez ce jeune, peut ne pas être sélectionné à l’instant T. La sélection chez les jeunes, c’est l’équipe qui va pouvoir représenter la Martinique sur l’instant. Mais, un jeune qui est doué peut ne pas répondre aux préoccupations de sélection. Peut-être parce qu’il est trop petit. Peut-être parce qu’il est lent. Peut-être parce qu’il n’est pas encore suffisamment bien formé pour transformer son talent en résultat en terme de victoire sur le terrain. Mais, il faut bien faire attention quand on fait la détection. Si on arrive à déceler des talents, plus tard après 4-5 ans de mise en situation de formation de joueurs (la préformation) il va devenir meilleur que celui qui courait plus vite à 15 ans et qui faisait gagner des matchs. C’est pour cette raison que celui qui détecte doit avoir la science qu’il faut pour identifier le talent du joueur : grand joueur de demain ! Donc c’est extrêmement important. Souvent, il y a une confusion. Vous avez un jeune qui est très grand et qui fait gagner tous les matchs en 13-15 ans et dont on sait qu’il a des problèmes de coordination. On sait que ça sera un handicap pour lui plus tard quand il sera en sénior. Mais à 13 ans, il gagne tous ses matchs car il est grand et court plus vite… Et à côté, il y a un talentueux, dès qu’il prend le ballon on le rattrape, mais on sent qu’il a du génie en lui. Dans ce cas-là, il faut pouvoir l’accompagner. Et c’est pour cette raison qu’il y a des centres de perfectionnement, des sections sportives, des structures scolaires, des pôles, pour justement ces jeunes talentueux pour lesquels la compétition n’est pas l’essentiel. La compétition compte, mais ça sera un complément de la formation. La compétition pour eux sera juste une partie de la formation. » 

 

Si vous voulez mieux comprendre comment se passe la détection des jeunes sportifs : Détection des jeunes talents sportifs

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Quelles qualités faut-il avoir pour jouer au football de haut niveau? 

« Le talent : C’est avoir des qualités techniques. Il faut être particulièrement à l’aise et au-dessus de la moyenne dans sa relation joueur/ballon. Il faut être capable de contrôler un ballon, dribbler, capable de faire des passes, de tirer d’une manière générale. Mais, il faut qu’il soit à l’aise dans son corps et bien coordonné. Donc, capable de partir à droite, à gauche, de sauter… Avoir des capacités athlétiques. Il faut qu’il soit capable également d’avoir de l’intelligence de jeu. Être capable de lire le jeu dans le cadre de l’occupation de son espace par rapport à ses partenaires et par rapport à ses adversaires.

Mais aussi, il faut surtout avoir de grandes qualités humaines, des valeurs notamment de solidarité, d’engagement, et de respect. J’ai connu beaucoup de joueurs talentueux dans la relation joueur/ballon, techniques et physiques qui n’avaient pas l’état d’esprit. L’Etat d’esprit est fondamental si on veut réussir. Il faut faire preuve de combativité. Il faut savoir accepter l’autre. Accepter la défaite.  Il faut posséder beaucoup d’humilité et rester humble dans la victoire. C’est ce qui va former le footballeur par rapport à la maîtrise de ces différents aspects. »     

 

Peux-tu citer quelques noms de joueurs martiniquais que tu as formés qui sont dorénavant joueurs professionnels ?

« Ce serait présomptueux de ma part de dire que je les ai formés. J’ai participé à leur cursus de formation. Il ne faut pas oublier qu’au départ à 11 ans, ils étaient dans des clubs et qu’ils ont été détectés tout d’abord par leur entraîneur de club. Pour certains, ils ont été détectés dès l’école. C’est pour insister sur le fait qu’il y a une architecture. Il y a un processus. C’est certain que j’agis sur le cadre de mes fonctions sur les entraîneurs pour qu’ils soient encore meilleurs pour détecter. Mais je pense qu’à plusieurs niveau il y a des joueurs que j’ai accompagnés.

J’ai accompagné un joueur qui s’appelle Charles-Edouard Coridon. Je l’ai entraîné quand il était au Club Franciscain. J’étais son entraîneur et j’avais une relation directe avec lui. Il a joué au Paris Saint-Germain et était en équipe de France espoir. Ensuite, dans le cadre de l’évolution de joueurs, à la détection et à la formation de joueurs comme Garry Bocaly. Il a été 2 fois champion de France et a joué en équipe de France espoir. Steeven Langil, qui a été en équipe de France espoir, qui a joué la Coupe d’Europe et joue avec la sélection de la Martinique. Près de nous, Emmanuel Rivière qui a lui aussi joué en équipe de France espoir. On peut considérer que l’un des plus beaux fleurons c’est Wendie Renard.  Elle a été au pôle et a été détectée en Martinique. Elle est l’une des footballeuses françaises et dans le monde les plus capées. Plus d’une dizaine de championnats de France, plusieurs titres de championne d’Europe…. et elle joue en équipe de France dans les grandes compétitions.   Aujourd’hui, avec les plus jeunes, il y a un jeune qui est Patrick Burner. Il joue à Nice. Il était avec nous en sélection U15 et il a fait partie du pôle Outre-Mer. 

Et puis, on a formé la plupart des joueurs qui constituent l’ossature de la sélection de la Martinique. Ces joueurs sont passés par les sélections U15 et par le pôle. Ils s’appellent les frères Thimon, Delem, Nedra, Parsemain, Catherine, Siamdi… Tous ces jeunes ont fait partie du projet technique de la Ligue de Football de la Martinique. Ils ont bénéficié des différentes structures qui ont été mises en place pour être formés notamment avec l’aide des différents éducateurs qui m’ont accompagné en Ligue et les éducateurs qui ont été sur le terrain. Avec eux, dans leur club, 90% des entraîneurs de football de Martinique (R1, R2, R3) sont passés par la formation de la Ligue de Football de la Martinique. Et qui en l’occurrence ont été formés par moi-même et les différents membres de mon équipe technique régionale. »  

 

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Aujourd’hui, pouvons-nous dire que c’est beaucoup plus difficile de percer dans le football de haut niveau ?

« Cela a toujours été difficile. Nous ne luttons pas à armes égales. Aujourd’hui dans les clubs professionnels en France hexagonale il y a davantage de structure et d’accompagnement. Il y a des centres de préformation et différents pôles aussi. En Martinique, nous avons du talent, sur 8000 licenciés nous arrivons à sortir 1 voire 2 footballeurs professionnels par année. La Ligue de Paris- île-de France compte 200 000 licenciés. Toute proportion gardée, ils ont 20 fois plus de licenciés que nous. Donc avec les moyens qu’ils ont, ils devraient sortir plus d’une vingtaine de joueurs professionnels par an. S’il faut comparer ce qui est comparable… Par conséquent, je considère que nous arrivons tout de même à faire en sorte que nous aidions les jeunes à atteindre leur objectif tout en étant convaincus que nous devons encore aller plus loin dans l’augmentation des chances de réussite des jeunes footballeurs martiniquais pour qu’ils aient le même niveau de réussite que ceux qui sont en France. Mais je pense qu’à ce niveau nous devons encore travailler. Nous devons encore être performants dans la formation des éducateurs, la formation des joueurs et dans l’amélioration des conditions de l’apprentissage de notre pratique du football. »     

 

Que penses-tu de la sélection de la Martinique U20 qui joue actuellement la Concacaf Championship ?

« Les résultats ne sont pas suffisamment biens. Mais je pense qu’il est trop tôt pour tirer une analyse là-dessus. Je pense qu’il faut attendre. Je ne vais pas trop m’avancer. J’attends que le staff revienne et fasse un compte rendu. Mais je ne peux que constater au même titre que tout le monde que nous avons un certain nombre de difficultés. Nous avons perdu trois rencontres (à l’heure de l’entretien) et c’est ce que je peux dire pour l’instant. »

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Aujourd’hui, quel regard portes-tu sur la sélection de la Martinique de Mario Bocaly. La qualification pour la Gold Cup est-elle possible ?

« Certainement ! Vous savez quand vous êtes dans le milieu du football, quand vous êtes supporters il faut y croire. Il faut avoir la foi pour atteindre l’objectif. Pour l’heure, je suis très loin. Je ne suis plus directement concerné par la préparation de la sélection. Je n’ai que des contacts fraternels et amicaux avec Mario Bocaly (le sélectionneur). Mais je ne suis plus aussi proche de la sélection que par le passé…

Mais je pense que la sélection en a les moyens. J’observe que sur le plan structurel il y a une grosse amélioration. Sur le plan de la méthode, on sent qu’il y a des efforts qui ont été consentis. Je pense que cela peut donner un certain nombre d’espoirs dans la réussite de la sélection de la Martinique. Ce qui est fondamental dans le cadre d’un projet c’est sa structuration et sa méthodologie. Et je pense que sur cet aspect nous sommes sur la bonne voie. »     

 

Quel rapport as-tu avec la Concacaf ? 

« Il y a quelques années, j’avais été sollicité pour faire partie d’une commission technique féminine. Et par la suite, ça a fait son chemin grâce à la structuration et à l’ouverture de la Concacaf sur un monde plus large en terme de fédération. Depuis, j’ai participé à un certain nombre d’actions de la Concacaf. Je suis instructeur de la Concacaf. Je suis chargé de mettre en place différentes formations dans les pays de la Caraïbe, de l’Amérique Centrale voire de l’Amérique du Nord. Nous couvrons un certain nombre d’actions compte tenu de mes compétences. Les diplômes français sont particulièrement bien cotés dans le monde d’une manière générale.

Donc je suis instructeur de la Concacaf mais également membre des différents groupes techniques de la Concacaf. Je suis chargé d’observer les différentes compétitions qui ont lieu au sein de la Concacaf. J’ai supervisé récemment la phase qualificative de la Coupe du Monde féminine qui a vu la qualification de la Jamaïque et du Canada. La Coupe du Monde aura lieu en France au mois de Juillet prochain. J’ai également supervisé le championnat U15 féminine de la Concacaf qui a eu lieu à Bradenton. Donc je suis chargé de superviser les compétitions dans le cadre de nos missions et de sortir une réflexion, une analyse pour identifier les forces et les faiblesses pour pouvoir donner des orientations au groupe exécutif de telle sorte qu’il puisse être aidé dans le cadre du développement de l’amélioration de la pratique. »

 

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Qu’est-ce qu’il faut améliorer pour faire progresser le football en Martinique ?

« Enfin, je pense qu’il est important que nous améliorions nos structures. Aujourd’hui, il faut avoir des structures ! En France, il y a des pôles. Il y a des centres de préformation. Les joueurs reçoivent des formations adaptées. En Martinique, nous ne sommes pas reconnus en qualité de pôles qui peuvent nous permettre d’accompagner les jeunes. Et puis, les structures des stades ne sont pas suffisamment bien organisées. Par exemple, les filles ne peuvent pas s’entraîner à partir de la seconde dans un cadre formel d’apprentissage. En matière d’équipement, nous n’avons qu’un seul terrain synthétique en Martinique. Quand on sait que les conditions d’entraînement sont extrêmement importantes dans le cadre de l’amélioration de la pratique nous avons encore des progrès à montrer. Autour de nous, en Guadeloupe, ou en Guyane, ils ont 3, 4 ou 5 terrains synthétiques. Nous n’avons qu’un seul qui a déjà plus de 20 ans d’âge. Donc je pense que nous avons encore des progrès à faire sur l’infrastructure. Puis, la formation d’une manière générale.

Le domaine de la presse est un domaine sur lequel nous devrions progresser. La communication et la mise en valeur de nos pratiques permet de faire connaître ce que nous faisons. Je pense qu’à l’heure de la communication nous devrions l’optimiser avec les moyens que nous avons. »