L’ancien sélectionneur d’Haïti, Marc Collat nous fait le bilan de son aventure avec les Grenadiers (2014-2015 & 2017-2019). Le Martiniquais n’est également pas contre de coacher les Matinino, sous conditions.

Interview de Marc Collat :

Vous êtes originaire de la Martinique. De quelle commune venez-vous et qu’est-ce que la Martinique représente pour vous ?

« Je suis natif de Fort-de-France. La famille Collat a des attaches au Morne-Rouge puisque mon aïeul était maire de la commune quand il y a eu malheureusement la tragédie de l’éruption de la Montagne Pelée, en 1902. Donc ma famille a émigré sur Fort-de-France, vers Bellevue. La Martinique représente ainsi beaucoup de choses. Ça représente le pays de mes aïeux et mes ancêtres. J’ai toujours une pensée pour cette île qui m’a vu naître. »

Qui est Marc Collat ?

« J’ai fait l’essentiel de ma carrière dans le football. J’ai eu la chance de pouvoir vivre du football grâce à une bonne carrière en amateur dans la région parisienne, dans des clubs prestigieux de l’époque qui ont aujourd’hui un peu disparu. Des équipes comme le Racing Club de France, le Stade Français, l’USM Malakoff… Ça a été ma carrière de football de haut niveau parce qu’avant, jouer en troisième division, c’était jouer au haut niveau. C’était une autre époque. L’époque où le football amateur en France était d’un niveau assez exceptionnel. Ce qui ne nous empêchait pas d’avoir un autre métier à côté. À la suite de ma carrière, à l’âge de 32 ans, c’est là que j’ai commencé à me tourner vers la carrière d’entraîneur parce que mes entraîneurs précédents me disaient que j’avais la fibre et donc j’ai commencé à passer mes diplômes. J’avais déjà commencé à passer mes diplômes de jeunes auparavant. Et puis, petit à petit, j’ai commencé à passer des diplômes pour entraîner les séniors et après des joueurs professionnels. »

En Martinique on vous connaît bien pace que vous étiez le sélectionneur d’Haïti. Quel bilan pouvez-vous faire de votre parcours avec les Grenadiers ?

« J’ai entraîné l’équipe d’Haïti à deux périodes bien distinctes. Il faut dire que globalement, ça a été plutôt une réussite parce qu’on a réussi à se qualifier deux fois à la Gold Cup, notamment grâce à un bon parcours en Coupe caribéenne en 2014. On avait joué en Jamaïque et on était dans le même groupe que la Martinique. On les avait battus trois buts à zéro. On s’était qualifiés pour la Gold Cup et on avait fait une très bonne compétition puisqu’on avait perdu en quarts de finale après avoir été dans un groupe très relevé, avec le Honduras et les Etats-Unis. On était sortis deuxièmes de notre groupe et on avait perdu en quart contre la Jamaïque, le futur finaliste de cette Gold Cup. En 2019, après être sortis premiers ex aequo avec le Canada, lors de la Ligue des Nations, on a eu un parcours presque rêvé lors de la Gold Cup. Malheureusement, on a perdu contre le Mexique en demi-finale, sur un pénalty en prolongation. Pour une petite sélection de la Caraïbe, on avait fait la meilleure performance. Donc pour moi, c’est un très beau souvenir. J’ai eu aussi l’opportunité de travailler sur le football féminin. Le président m’avait demandé de m’occuper des jeunes filles de moins de 20 ans. Là aussi, on a eu une grande satisfaction puisque j’ai réussi à qualifier cette équipe pour la Coupe du monde 2018 en France. À la suite d’un parcours extraordinaire puisqu’on avait éliminé le Canada et perdu contre les USA en demi-finale aux tirs au but, pour se qualifier à la Coupe du monde. Donc, je garde un très bon souvenir de mon passage en Haïti malgré des difficultés pour monter les sélections. Avec des problèmes d’argent ou de structures. Mais on a réussi à faire des résultats car il y avait aussi des joueurs de qualité. »

En Haïti et en tant qu’ancien sélectionneur, quel regard porte-t-on sur la sélection de la Martinique ?

« La Martinique a des joueurs qui devraient permettre à la sélection de se qualifier régulièrement à la Gold Cup et d’avoir un rôle plus important que celui qu’elle a jusqu’à présent. Pour moi, il y a deux problèmes principaux. Le problème principal, c’est la libération des joueurs pros. Le fait que la Martinique soit un département et pas une nation fait qu’il n’y a pas d’obligation pour les clubs de libérer les joueurs. C’est ce qui s’est passé lors des Jeux Olympiques avec l’équipe de France. Les clubs n’avaient pas d’obligation donc ils ont gardé les joueurs. Pour la Martinique c’est exactement la même chose. C’est d’autant plus regrettable qu’aujourd’hui pratiquement toutes les compétitions ont lieu durant les périodes FIFA et malgré ça les clubs se font tirer l’oreille pour laisser les joueurs libres. C’est dommage, mais je dirais que quelque part, les joueurs ont une part de responsabilité. Les joueurs devraient mettre dans leur contrat une close leur permettant de rejoindre la sélection lors des périodes FIFA. Et ça, ils ne le font pas. Je pense que ce problème pourrait être réglé par les joueurs. Lorsqu’ils discutent avec les clubs, ils doivent préciser qu’ils jouent pour la sélection de la Martinique et mettre une close pour leur permettre de jouer pour leur île lors des dates FIFA. Les clubs le font pour les joueurs étrangers, je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas se produire pour les Martiniquais, Guadeloupéens ou Guyanais.

L’autre problème, c’est que pour moi une sélection doit s’appuyer sur la meilleure équipe possible. Ce que je sais du football martiniquais, c’est qu’il y a toujours eu des problèmes de quotas en sélection. Il fallait un certain nombre de joueurs qui évoluent en Martinique et un certain nombre de joueurs pros de l’extérieur. Moi je dis que si on doit avoir les meilleurs résultats possibles et mettre en valeur le football martiniquais, ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre. Pour moi, ça doit être les meilleurs joueurs qui jouent. En Martinique ou à l’extérieur… Que ce soit aux Etats-Unis, en France, en Belgique, en Espagne, ou en Italie, les meilleurs jouent ! Et ça représentera le niveau du pays. Pourrait-on imaginer que le Brésil n’évolue qu’avec des joueurs du Brésil ou l’Argentine qui joue qu’avec des joueurs évoluant en Argentine ? Même dans les pays de notre zone, le Canada ne joue pas uniquement avec des joueurs qui sont au Canada ou aux USA. Au niveau de la Caraïbe, la Jamaïque, Curaçao, ou Haïti font de même. Quand j’étais sélectionneur d’Haïti, on a essayé de m’imposer ça. J’allais voir tous les matchs chaque semaine. Je voyais 2, 3, 4, 5 matchs par semaine et on me demandait pourquoi vous ne faites pas jouer les joueurs du championnat national. Je leur répondais que s’ils ne peuvent pas jouer c’est qu’ils ont moins d’expérience et moins de qualité que les joueurs qui sont pros en Europe. Ceci explique donc cela. L’œil que j’ai donc sur cette sélection de la Martinique, c’est que c’est du gâchis. »

D’ailleurs, pour l’heure, cette sélection n’a plus de sélectionneur. Est-ce que ça vous intéresserait de coacher les Matinino ?

« J’ai toujours dit que j’étais ouvert. J’ai toujours dit que ça serait un honneur d’être à la tête de cette équipe. Mais, il faut que ça remplisse quelques conditions. Ce dont je vous parlais, c’est le minimum. Si c’est pour être à la tête d’une sélection mais pour ne pas forcément choisir les meilleurs joueurs, ce n’est quand même pas idéal. Je ne suis pas contre. D’autant plus qu’aujourd’hui, je me suis libéré de la sélection d’Haïti et je n’ai pas donné suite à cette sélection. Donc il y a une ouverture, mais encore faut-il que toutes les conditions soient réunies. Je pense que sportivement, l’équipe de Martinique devrait être au niveau d’Haïti. C’est mon sentiment. Les joueurs, je les connais : Jean-Sylvain Babin, Christophe Hérelle, Patrick Burner, Cyril Mandouki, Emmanuel Rivière, Kévin Fortuné… C’est des joueurs pros ! Avec Haïti, je convoquais des joueurs qui évoluaient en division 4 en France. J’avais des joueurs qui jouaient dans des championnats exotiques. Je n’avais pas un seul joueur qui jouait en 1ère division en France. Pas un joueur ! J’avais des joueurs qui étaient remplaçants en D2, en Angleterre. Et malgré tout, on a réussi à faire un groupe avec des joueurs qui jouaient partout dans le monde. Mais, en Martinique je sais également qu’il y a de très bons joueurs. Pour moi, l’idéal est de construire une bonne équipe en étant attentif à tout ce qui se fait à l’étranger et sensibiliser sur le fait que les joueurs doivent inscrire dans leur contrat une close pour pouvoir être libérés. Et puis, aussi faire une sélection en Martinique et évaluer la valeur des meilleurs joueurs qui évoluent sur le sol martiniquais par rapport aux joueurs professionnels. Un garçon comme Kévin Parsemain, pour moi il avait tout pour réussir au plus haut niveau. Pour moi, il y a un potentiel qu’on n’imagine même pas. Pourtant, on devrait l’imaginer quand on voit les noms qui pourraient faire partie de cette équipe de Martinique. »

Vous étiez entraîneur au centre de formation du PSG. Vous avez entraîné en Ligue 2 dans des équipes comme Clermont, Reims ou le Stade Briochin à l’époque. Vous étiez sélectionneur des 19 ans du Qatar voire Directeur Technique National de l’île Maurice… À la fin, comment on sélectionne un joueur ? Comment regardez-vous un footballeur ?

« Un joueur de football n’est pas un robot. Il y a des joueurs de tout style. Il y a des joueurs qui vont jouer dans les buts, en défense, au milieu, en attaque… On n’a pas le même œil sur ces joueurs en fonction des postes qu’ils occupent. Mais pour moi, ce qui compte le plus, c’est qu’ils aiment le football. C’est-à-dire, une certaine idée du football. Pour moi, le football est un sport collectif. Donc ça prend toute sa valeur à travers le travail qui est fait par les joueurs sur le terrain. Ma devise : c’est on gagne ensemble ou on perd ensemble. J’ai eu cette expérience avec Haïti. C’est de faire un groupe. C’était pour moi le plus important. Le groupe est plus important que les joueurs. Dans ma carrière et j’en suis particulièrement fier, je suis le seul entraîneur à avoir gagné la coupe Gambardella au Paris Saint-Germain. Je suis le seul entraîneur. Depuis les années 70, depuis plus de 50 ans, il y a eu un seul entraîneur qui a gagné la coupe Gambardella. Et pourtant, je peux vous dire que des générations de joueurs sont passés au PSG et pas des moindres. Mais ces générations-là, elles ont oublié une seule chose, c’est que le football se joue à onze. Souvent j’ai vu d’excellents joueurs au Paris Saint-Germain comme Anelka ou Nouma. Mais à l’époque ou même maintenant, les joueurs pensent d’abord individuel avant de penser collectif. Moi, j’avais réussi à faire comprendre aux joueurs que le football est un sport collectif et pas individuel. Et, on avait gagné cette coupe Gambardella, en 1991. Je dirais donc que pour moi, le collectif passe avant tout. Au niveau de mes entraînements ça se ressent et c’est basé sur le collectif et sur le groupe, plutôt que sur des individualités. »

Et aujourd’hui, à 71 ans, quel serait le scénario idéal pour vous ?

« Je suis comme les joueurs qui passent la barrière des 30 ans, on va les considérer comme des vieux. Au niveau football, plus on rentre dans l’âge, plus on a d’expérience à donner aux autres. Moi c’est ça. Si je me sentais trop vieux pour entraîner, j’arrêterais. Jusqu’à présent, même à Haïti, je n’ai jamais laissé une séance d’entraînement à mes adjoints. Je vois parfois des entraîneurs de 40 ans qui ne vont plus sur le terrain (rires). Donc, cette expérience je peux encore la faire partager à des générations. J’ai toujours ce feu sacré. Donc, tant que je l’aurai, j’entraînerai. D’autant plus que si on parle de sélection c’est encore différent que d’être entraîneur d’un club. Entraîner un club est un travail journalier car vous êtes confronté aux joueurs au jour le jour et il y a des matchs toutes les semaines. Alors qu’une sélection nationale c’est légèrement différent. Il y a beaucoup d’observation à faire au niveau des joueurs en essayant d’associer des paires sur le terrain. Par exemple, je vous ai parlé d’un travail en Martinique afin de voir et sélectionner vraiment les meilleurs joueurs qu’il y a dans les clubs.

La situation que j’ai eue en Haïti avec la sélection nationale me convient tout à fait. Donc moi, je suis plutôt ouvert pour travailler au sein d’une sélection que dans un club. Cela me conviendrait aujourd’hui. »